Un article de Victoria Scoffier, publié sur le site de 6 mois, pose l’intéressante question de l’utilisation – qui tend à se généraliser – de l’iPhone comme appareil photo du photojournalisme. Donnant la parole à des photographes et à des responsables de presse, elle pose la question de la responsabilité des médias dans cet usage, face à celle des artistes, tous étant visiblement séduits par ce qui est présenté comme un effet de mode, lancé par Damon Winters et son reportage de guerre qui lui a valu le troisième prix au Pictures Of the Year International.

L’ennui est que le phénomène est présenté par le petit bout de la lorgnette, celui de l’unique appli Hipstamatic, comme le révèle de façon sibylline le chapeau de l’article : « Couleurs saturées, format carré, bordure sombre… ». On l’aura donc compris, John S a encore fait parler de lui ! De plus, l’article fait, comme nous le verrons, abstraction d’une crise bien plus profonde que connaît la presse depuis des années.

Les photos de Corentin Fohlen, prises en Tunisie, trahissent l’utilisation du filtre John S, réussi mais trop reconnaissable d’une photo  l’autre. Il déclare d’ailleurs : « Il faut bien reconnaître que les photographes aiment d’abord l’aspect ludique et artistique qu’offre ce téléphone. La photo au iPhone n’aurait aucun intérêt sans le filtre Hipstamatic. Grâce à lui, n’importe quelle photo correctement cadrée devient belle ». Des propos un rien caricaturaux dans la bouche d’un professionnel souvent récompensé (dont le prix du jeune reporter au festival Visa pour l’image en 2010), une photo – surtout dans le cadre d’un reportage – n’ayant pas pour but principal d’être belle, mais d’avoir du sens. La journaliste enfonce le clou en précisant que de toutes les photos proposées par le photographe, « Libération » n’a retenu que celles produites à l’aide de l’iPhone et d’Hipstamatic. Cela traduit, a priori, seulement deux choses : le fait d’avoir été séduit par un « style » encore peu répandu et qui correspond à un style vintage très à la mode, et l’envie de produire une mise en page homogène comme le montre ce montage de quatre photos.

(c) Damon Winters/New York Times

Victoria Scoffier poursuit en relayant les craintes de Lorenzo Virgili de voir le photojournalisme bradé par des quotidiens sans moyens qui achèteront à bas prix des clichés amateurs simplement ripolinés par l’utilisation d’Hipstamatic. C’est alors un tout autre sujet qui est abordé : celui de l’avenir de la presse. Le thème n’est pas nouveau – pour travailler dans ce milieu, j’en connais bien les drames quotidiens – et l’on pourra voir avec intérêt le reportage A la une du « New York Times » en salles dès demain, qui se pose la question de la survie de la référence du journalisme américain (et qui a d’ailleurs publié les photos de Damon Winter). Ou le pari que « 100 blogueurs qui discutent, ce n’est pas un reportage de guerre ». Et c’est là toute la question : qu’est-ce que le (photo)journalisme ? Est-ce une profession uniquement définie par l’appareil photo utilisé ou par l’expérience du professionnel qui le tient en main ? Pourquoi renier l’iPhone a priori s’il permet d’obtenir, du fait de sa discrétion, un cliché qu’autrement il aurait été impossible de proposer ? Et, pour aller plus loin encore : les publications sans moyens ne peuvent plus se permettre d’acheter des photos au prix d’agence, mais les titres installés le pourront-ils encore à l’avenir quand on voit l’érosion des ventes ? Et ce ne sont pas les revenus générés par les sites internet et leur prétendu modèle économique à base de vente de publicité en ligne qui changeront la donne, notamment dans le climat de marasme économique que l’on connait depuis des années.

(c) Jack Dabaghian / Reuters

Lorenzo Virgili témoigne du fait que « beaucoup de titres de presse […] demanderont à leurs journalistes envoyés en reportage de remplir aussi le rôle de photographe ». Rappelons simplement que les JRI (journalistes reporters d’images) sont déjà devenus des hommes et des femmes orchestres, enquêtant, filmant et montant leur reportage dans le car régie, sans plus aucun technicien autour d’eux. Il est malheureusement logique que la logique de réduction des dépenses (liée à la réduction des recettes) s’accentue et touche tous les métiers de l’information. Ainsi des journalistes de la presse écrite, dont peu peuvent encore compter sur la présence de secrétaires de rédaction capables de relire et corriger leurs textes pour en supprimer toute faute d’orthographe ou de grammaire, mais également toute approximation ou erreur factuelle. C’est donc contre l’appauvrissement de la presse en général que s’insurge le fondateur de Freelens, et non pas contre l’utilisation de l’iPhone pour produire des images de presse.

La journaliste conclut en déclarant que si les rédactions, « bluffées » par un filtre numérique ne se rendent pas comptent que l’oeil du photographe est indispensable, ces derniers ont du souci à se faire. Nous lui répondrons, hélas, qu’ils ont déjà du souci à se faire, bien au-delà des considérations esthétiques et techniques, du fait de l’évolution inéluctable de l’information, où les journalistes, quels qu’ils soient, sont de moins en moins considérés et voient chaque jour leur statut se précariser. Tant qu’aucune solution n’aura été trouvée pour que la diffusion numérique permette aux journalistes de vivre de l’information, tout le reste ne sera que vaine gesticulation…

Un grand merci à Stéphane Mahè pour nous avoir passé l’information.

(c) icommephoto.com