L’autoportrait est un quasi-exercice de style, un passage obligé dans la démarche artistique depuis les premiers temps de la représentation graphique. Il aurait été étonnant que la photographie mobile passe à côté de ce phénomène. Cependant, « transcendé » par la puissance des réseaux sociétaux, Instagram en tête, l’autoportrait s’est répandu comme un tsunami né du dérèglement climatique, s’affranchissant souvent de toute visée artistique pour tomber dans le pur égotisme, voire le narcissisme. Et comme pour souligner que la pratique fait fi de tout passé artistique ou mise en perspective, elle se pare d’un néologisme anglais, le selfie.

Diffusé hier au journal de TF1, un reportage soulignait ainsi le succès de cette pratique, illustrée par une marée de touristes se photographiant devant la tour Eiffel, une étudiante se mitraillant à longueur de journée pour partager ses choix vestimentaires comme autant de crises existentielles et un photographe mobile très suivi sur Instagram et se mettant en scène derrière toutes sortes de déguisements – rapide passage témoignant d’une certaine démarche artistique. Le selfie peut-il avoir sa place dans les galeries, comme semble l’indiquer le reportage pointant du doigt l’exposition d’Éloïse Capet ? Question saugrenue s’il en est, qui semble revenir aux origines de l’iphoneographie, quand d’aucuns s’interrogeaient encore sur la place de cette pratique dans l’histoire de la photographie en général. C’est que, une fois de plus, le reportage passe à côté d’un fait pourtant flagrant : si Instagram recèle de véritables trésors créatifs et artistiques, talents bruts, ou technique et démarche parfaitement maîtrisées, ils ne sont que quelques aiguilles dans une immense botte de foin mondialisée. Pour un portait de Cédric Blanchon, ce sont des millions de duckface que l’on voit défiler. La « promotion du moi »  y est quotidienne et le voyeurisme seule valeur reconnue. Car, sans aucune curation, c’est la foire aux vues plongeantes sur des moues brillantes de gloss et des décolletés juvéniles, sur des constats purement factuels (« Je suis devant la tour Eiffel ! »), ou de l’autopromotion gratuite sponsorisant artistes et politiques médiatiques.

Étrangement, malgré son succès international, voire universel, qui n’est plus à démontrer, Instagram héberge un curieux paradoxe : cette communauté semble vivre en vase clos, organisant Instawalks, Instameet, expos, séminaires et festivals, sans jamais parvenir à réellement recruter au-delà de son territoire virtuel. On attend toujours l’organisation d’un festival international au succès comparable à celui que remportent chaque année bien des éditions organisées en province ; l’ouverture d’une galerie accueillant de grands noms de la photographie mobile ; de véritables succès d’édition de livres consacrés à ces artistes ; l’acceptation par les critiques établis de cette pratique au même titre que celle du sténopé ou du Polaroid. On sent que les choses bougent, qu’une forme de « professionnalisation » est en cours. Des photographes comme Amy Leibrand savent se mettre en scène, proposant une vision personnelle au style immédiatement reconnaissable, s’inscrivant ainsi dans la tradition de l’autoportrait, seule à avoir de fait sa place dans une galerie ou un musée. Être en mesure de trier le bon grain de l’ivraie, retrouver les messages artistiques derrière le mur des messages sociétaux, amicaux et familiaux – qui n’ont bien sûr rien d’infamant et ont une véritable légitimité – est une tâche rendue quasi impossible par les réseaux sociétaux qui mettent tout sur un pied d’égalité, ne s’intéressant de fait pas à la nature des publications, leur pertinence, leur portée, leur universalité, mais uniquement à leur nombre, recrutant une armée de consommateurs de leur service. La vente d’espaces publicitaires n’est pas un but comparable à celui de la promotion d’une démarche artistique, mais il n’en est pas moins vrai que les tentatives de créer un réseau plus « qualitatif » se sont soldées par un échec ou un abandon devant l’ampleur herculéenne de la tâche consistant à parcourir des millions de photos postées… Seule la sélection par l’argent semble promise à un certain avenir, comme sur les sites de rencontre : en demandant à l’utilisateur de s’acquitter d’un droit d’entrée, on s’assure d’un certain sérieux.

Le selfie, pratique majoritairement adolescente aujourd’hui, outil graphique permettant de se raconter en quasi temps réel, se révèlera-t-il complètement dans quelques années, quand cette nouvelle génération de photographes amateurs aura maitrisé cet outil, aura tant joué avec et exploré ses possibilités, sera capable d’aller au-delà du simple exercice de style. Ou bien est-ce comme espérer que de la pratique intensive des statuts Facebook et des tweets lapidaires naisse une armée d’auteurs dramatiques ?

Pour aller plus loin dans cette thématique, nous vous conseillons la lecture de l’excellent magazine photo Fisheye, dont le numéro 4 de janvier-février 2014 consacre un dossier complet à ce sujet.