Voyant dans l’iphoneographie un moyen de raconter des histoires, d’interroger voire de troubler le spectateur, Amy Leibrand a un regard particulier sur cette forme d’art qui s’impose de plus en plus, véritable réalisatrice lorsqu’elle photographie ses autoportraits. Rencontre avec une artiste de l’émotion picturale.

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game-faced

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Tout d’abord, pouvez-vous nous parler un peu de vous ? Où vivez-vous et quel métier exercez-vous ?

Je vis à Columbus, dans l’Ohio, une ville d’un million d’habitants à mi-chemin de Chicago et de New York. Je suis une environnementaliste pour une grande société à but non lucratif. Mon activité principale est l’écriture. J’apprends sans cesse. Et cela me convient parfaitement.

Untitled

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Quel est votre parcours dans le monde de la photographie et comment avez-vous découvert l’iphoneographie ?

Quand j’étais enfant, j’avais un Instamatic d’occasion. Mon amie et moi jouions aux espionnes et photographiions nos voisins. Nous ne regardions pas par la fenêtre, mais plutôt leurs activités dans le jardin et ce genre de choses. J’ai commencé à emporter l’appareil avec moi, comme au supermarché, pour capturer des instants de la vie quotidienne des gens. Pratiquement personne ne faisait attention à moi et ceux qui me voyaient trouvaient ça mignon parce que j’avais neuf ans. Je voulais vraiment examiner le monde au microscope. En dehors de cela, je suis autodidacte.

Il y a quelques années, j’ai acheté un iPhone, à l’époque où Hipstamatic est devenue très populaire. J’ai commencé à poster des photos sur Facebook et des amis m’ont encouragé à en faire d’autres. J’ai donc téléchargé d’autres applis et appris comment retoucher les photos sur mon iPhone. Quand j’ai commencé à recevoir l’approbation des autres, je m’y suis mise plus sérieusement.

Train to Figueres

Train to Figueres

Photographiez-vous tous les jours et quel type d’appli utilisez-vous ?

Je voudrais pouvoir le faire tous les jours, mais ce n’est pas le cas. Actuellement, je passe beaucoup de temps à apprendre la technologie. A tester la combinaison de plusieurs applis, à découvrir leurs atouts et leurs limites. J’apprends également à utiliser Photoshop. J’utilise en parallèle mon iPhone et un réflex Canon Rebel XS, mon premier appareil de « grande fille ».

Je possède actuellement 33 applis sur mon iPhone, mais le nombre varie constamment. Je passe mon temps à tomber amoureuse et à me lasser d’elles. J’ai mes favorites, celles que je n’effacerai jamais, comme celles qui offrent un grand contrôle et la possibilité d’appliquer des masques. Je suis vraiment très amoureuse d’Iris Photo Suite et de Photo fx.

J’aime montrer mes tripes au spectateur.
Je veux qu’il entre dans ma peau.

canned goods and bad behavior

canned goods and bad behavior

Vous pratiquez beaucoup l’autoportrait, en nous racontant des histoires à travers des titres très recherchés. Comment choisissez-vous ces derniers et quels traitements appliquez-vous à vos photos ?

Les titres sont issus de conversations ou de suites de mots qui me viennent quand j’écris ou que je photographie. Certains ont un sens, d’autres non. Et je ne vous dirai pas lesquels.

L’émotion est essentielle quand je photographie des autoportraits. L’ennui ne donne jamais de bons résultats. Je dois souvent me mettre dans un état émotionnel particulier pour obtenir ce que je cherche pour certaines images. Si je perds la sensation ressentie durant la session, je dois arrêter, m’asseoir et me concentrer à nouveau. J’aime montrer mes tripes au spectateur. Je veux qu’il entre dans ma peau. Cette démarche reflète mes sentiments lors de la photo. Mes images semblent souvent déprimantes, bien que je ne sache pas vraiment pourquoi. Je suis plutôt une personne gaie. Je pense que nous nous sentons tous une peu fragile dans notre vie, même s’il y a tant de belles choses autour de nous. Je veux que le spectateur soit touché par cela.

I wonder how long she stood there like that

I wonder how long she stood there like that

Vous utilisez parfois le même autoportrait avec des titres ou des effets différents. Etudiez-vous l’impact de ces choix sur la même image ?

Il y a quelques mois, j’ai créé sept images distinctes à partir du même cliché. C’était une expérience ratée. Les images étaient simplement retouchées, mais étrangement similaires. D’une façon inquiétante. Le fait que j’ai le regard vide n’a pas aidé. Ca n’a simplement pas fonctionné. A présent, j’utilise la même photo deux fois, et je les relie d’une façon ou d’une autre afin de donner du sens. Durant la période de réflexion, j’ai tendance à jouer avec le traitement avant de me décider quant à la direction à prendre. Les choix ont un impact très fort sur l’émotion de la photographie. J’obtiens généralement deux ou trois images de travail différentes. Parfois, il me faut plusieurs jours pour me décider quant à la façon de les utiliser. Parfois, je ne trouve pas.

like she was hiding something behind them

like she was hiding something behind them

Vos photos sont très originales, car elles nous racontent souvent une histoire, ou sont liées entre elles. Pouvez-vous ainsi nous parler de la très belle série « The faint lines of fingerprints », bien que ces merveilleuses photos n’aient pas été prises avec un iPhone ? Quelle technique utilisez-vous et quelle est votre approche ?

Cette série était une toute nouvelle direction pour moi. Je n’avais jamais utilisé Photoshop très sérieusement auparavant et c’était la première fois que j’essayais de développer un concept. Cela m’a pris environ trois mois pour y parvenir. J’ai essayé d’obtenir physiquement le plus possible lors de la prise de vue afin de limiter le recours aux manipulations d’images.

an uncomfortable punch

an uncomfortable punch

Le concept est parti d’une réflexion autour de l’autoportrait et a évolué sous la forme d’une étude de la perception et de l’identité. Je voulais que les images soient troublantes et qu’elles explorent la relation entre le spectateur et le modèle. Je voulais que le spectateur se sente dans la peau d’un témoin.

Ces images ont été très difficiles sur le plan physique. En général, j’étais en équilibre sur une échelle avec un ventilateur en marche, la tête enveloppée dans du tissu au point de pratiquement suffoquer. Je finissais souvent pleine de contusions et en nage. Mais c’était vraiment amusant.

everybody watched her take it

everybody watched her take it

Vous avez également commencé une nouvelle série, intitulée « Stories of another dead end choice » : pouvez-vous nous parler de la première photo, « everybody watched her take it. » ?

Cette première photo est pratiquement un témoignage concret de ce qui s’est déroulé lors de la photographie. J’avais reçu de mauvaises nouvelles. C’est ainsi que j’ai fait face. Et c’est tout ce que je peux en dire.

Je suis toujours en pleine réflexion quant à la direction que doit emprunter cette série. C’est très personnel et brut. Je ne pense pas que la photo reflète cela cependant, et je dois encore y travailler. Quelle que soit la direction que je prendrai, les images auront du cœur. Je veux que mon travail vous fasse réfléchir et ressentir des émotions et parfois vous mette mal à l’aise, mais j’espère en tout cas proposer des images que les gens auront envie d’analyser.

Cordoba, Spain

Cordoba, Spain

On voit peu de gens dans vos photos en dehors de vous-même : aimez-vous malgré tout la street photography et la pratiquez-vous lors de vos promenades dans l’Ohio ou durant vos vacances ?

Oh oui, j’adore la street photography, mais je ne suis simplement pas à l’aise lorsqu’il s’agit de prendre une photo sur le vif. Je tends plutôt à me confiner dans le domaine où je me sens le plus à l’aise pour communiquer. La street photography est un territoire que je connais peu et quand je m’y essaie, je n’aime pas le résultat obtenu. Je suis intimidée quand je me retrouve dehors en public avec un appareil quel qu’il soit. J’hésite quand je vois quelqu’un ou quelque chose qui m’intéresse et souvent, je rate le cliché que j’avais en tête. Je pense que la street photography doit être instinctive. Ce n’est pas ma principale compétence, mais j’aime ces moments que d’autres photographes capturent.

Untitled

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Du fait que vos photos sont si fortes et immédiatement reconnaissables, avez-vous eu la chance d’exposer votre travail ?

Merci beaucoup ! C’est un merveilleux compliment. Oui, cet été j’ai participé à une exposition collective à Columbus, ce qui a été à la fois enthousiasmant et épuisant. J’ai proposé un mélange de tirages d’iphoneographies que les gens ont apprécié. Avec un peu de chance, une galerie pourrait aimer mon travail et j’aurais alors l’opportunité de mettre plus de pixels dans le monde.

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Vous imprimez donc vos photos, mais êtes-vous satisfaite la plupart du temps par leur diffusion en ligne ?

Depuis que j’ai pu exposer, j’imprime, mets sous verre et encadre mes photos. Toutes les photos ne supportent pas le passage du numérique au papier et j’ai appris à être attentive lors du post-traitement, y compris sur mon iPhone, pour éviter les problèmes de pixellisation. En plus de Flickr, je poste souvent mes photos sur Eye’em et j’ai récemment lancé mon propre site, This Space is rented. De plus, j’ai ouvert un compte sur Twitter pour suivre les photographes qui m’inspirent et rester en contact.

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Aimeriez-vous faire partie d’un groupe, comme le Mobile Photo Group ou le récent AMPt ? Pensez-vous qu’ils aident à promouvoir l’iphoneographie et ses photographes ?

Les groupes comme MPG, AMPt ou d’autres sont de merveilleuses sources d’inspiration et d’information pour les iphoneographes. Ces outils sont indispensables pour garder le rythme avec une technologie qui évolue si rapidement. Les groupes offrent un forum, un retour et différents points de vue à travers le monde, ainsi que l’impression de communauté. Je dois dire que la motivation et l’ambition des photographes qui y sont impliqués sont plutôt impressionnantes. Avec des missions qui ont pour but de repousser les limites et d’explorer l’expression artistique, de tels groupes vont assurément définir l’avenir de la photographie mobile. Bien que je n’ai pas encore rejoint l’un d’eux, j’y réfléchis de plus en plus. Je suis sure que j’y retrouverai bien des visages familiers.

Je suis persuadée que le mariage de la technologie et de l’art est  inévitable.
Je pense que l’iphoneographie devient
de plus en plus une véritable forme d’art.

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Comment entrevoyez-vous l’avenir de l’iphoneographie ? Et qu’aimeriez-vous y trouver ?

Je suis persuadée que le mariage de la technologie et de l’art est  inévitable et qu’il faut aller dans ce sens. Je pense que l’iphoneographie devient de plus en plus une véritable forme d’art. Des galeries de premier plan à travers le monde ont organisé des expositions d’iphoneographie. Des livres y ont été consacrés. C’est une tendance qui va en s’accentuant très rapidement, à laquelle tout le monde peut participer à l’aide d’un simple smartphone. Mon espoir est que la photographie mobile fasse naître un plus grand intérêt à l’art en général, qu’elle serve de catalyseur à la créativité.

Je continuerai bien sûr à explorer le monde à travers l’iphoneographie. Comme la plupart des photographes mobiles, j’ai toujours mon téléphone avec moi. C’est incroyable d’avoir un tel outil à disposition à tout instant. C’est très puissant.

Merci, Yann, de m’avoir offert cette chance de partager mes impressions.

Lien : This Space is rented

Original Version of the Interview : Interview with Amy Leibrand

Toutes les photos (c) Amy Leibrand

(c) icommephoto.com