Porte-parole de la photographie mobile au Canada aux côtés d’Isabelle Gagné (MissPixels) et de Gérard Godin (Nomad411) au sein d’iPhoneography Montréal, Erik Beck, alias BeckiBecko, s’intéresse aux détails cachés dans les textures urbaines. Il partage avec nous sa vision de la photographie mobile, appelée à s’intégrer à la photo traditionnelle et, inévitablement, à entrer dans les galeries et les musées.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours, de ce qui vous a amené à l’iphoneographie ?

J’ai commencé mon parcours photographique il y a 22 ans. J’ai étudié à l’université de Concordia à Montréal avec une spécialisation en photographie. J’ai alors fait quelques expositions, tourné des films et me suis essayé à la vidéo qui commençait à cette époque-là. J’étais d’abord et avant tout musicien, avant de m’orienter vers l’organisation des arts pendant une vingtaine d’années, en travaillant pour une librairie. Mais la création a été reléguée aux oubliettes pendant cette période et c’est vraiment quand j’ai fait l’acquisition de mon iPhone en janvier 2011qu’il y eu un déclic. J’ai en effet tout de suite vu qu’il me permettait de renouer avec la photographie et ce désir ne m’a plus quitté depuis. C’est un vrai catalyseur de créativité à mon sens.

Becki Becko

Vous êtes l’un des cofondateurs du groupe iPhoneography Montréal : en quoi consiste ce groupe, quelles actions mène-t-il pour promouvoir cette forme d’expression artistique ?

En ce moment, le groupe est composé de Miss Pixels, moi et Gérard Godin que l’on connaît sous le pseudonyme de nomad411 sur Instagram. Le but que nous développons est d’amener l’iphoneographie du web où elle se trouve traditionnellement sur différents réseaux comme Facebook, Google+ et Instagram, au circuit des galeries, pour prouver qu’il s’agit d’un médium d’expression à part entière. Nous organisons des expositions, et s’il s’agit de nos œuvres pour l’instant, nous aimerions pouvoir nous ouvrir à l’image de la participation d’Eye’em lors de notre dernière réunion. C’est un art visuel en plein essor, et je suis persuadé qu’il y aura d’autres événements dans un avenir proche.

Tout reste à faire dans le sens de la professionnalisation de l’iphoneographie. Nous sommes encore peu nombreux et restons perçus comme des bêtes curieuses.

 

Comment se porte, à vos yeux, la photographie mobile au Canada ? La proximité des États-Unis est-elle un moteur important ?

C’est encore timide au Canada, où l’on reste à un niveau plus amateur, sans que cela soit péjoratif. Beaucoup de gens ont un iPhone et sont abonnés à Instagram, mais peu d’entre eux passent à une activité plus poussée, cela reste timide, on nous regarde avec de drôles d’yeux. Nous sommes encore perçus à Montréal comme des précurseurs. Tout reste à faire dans le sens de la professionnalisation de l’iphoneographie. Nous sommes encore peu nombreux et restons perçus comme des bêtes curieuses.

Malgré notre proximité des États-Unis, les choses sont très différentes. Si l’on compare New York et Los Angeles, on relève un grand contraste, où les mentalités sont très différentes. Il en va de même avec Montréal et Vancouver. Reste qu’on trouve la majeure partie de l’activité en Amérique et tout reste à faire au Canada, c’est certain. Cela dit, nous avons eu une bonne nouvelle, car Carlein van der Beek a adopté le Canada et je suis sûr qu’il va se passer beaucoup de choses à Toronto !

Becki Becko

L'exposition à la galerie Unlock

Parlez-nous de vos expositions récentes, notamment votre expo commune avec MissPixel, Unlock à la galerie Visual Voice, qui a fait parler d’elle jusqu’en France…

C’est une petite galerie située dans l’édifice Belgo réputé pour abriter une trentaine de galeries d’art contemporain sur cinq étages, ce qui en fait un pôle important à Montréal. La galerie où nous avons exposé était modeste, mais elle correspondait à ce que nous cherchions et cela nous a permis d’avoir une bonne couverture médiatique. Il y a un engouement face à ce mouvement, et l’expo a fasciné les gens du fait que l’on pouvait tant agrandir les tirages obtenus à partir d’un simple iPhone.

J’étais à Paris à l’automne dernier, et je rêve d’une exposition qui se tiendrait dans deux lieux différents

Et vous êtes-vous autofinancés ou êtes-vous parvenus à trouver des sponsors ?

Non, nous sommes entièrement financés. La collaboration la plus intéressante a été avec le site Eye’em. C’est une expérience que nous aimerions réitérer avec d’autres, et j’ai tendance à toujours regarder du côté de la France. J’étais à Paris à l’automne dernier, et je rêve d’une exposition qui se tiendrait dans deux lieux différents, sans que cela soit nécessairement question de sponsoring financier. C’est assez facile à organiser grâce aux réseaux sociaux et iPhoneography Montréal pourrait se charger d’un tel projet.

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Comment décririez-vous votre démarche, votre façon de pratiquer l’iphoneographie ?

Je partage bien sûr certaines idées avec des photographes, je n’invente rien, mais, comme je vous le dirai plus tard, je « triche ». Ma démarche est simple : je me mets dans un état d’errance. J’aime partir quelques heures dans un lieu que je connais ou non, souvent des villes, car j’aime l’univers urbain. J’aime me perdre. Je ne veux pas me fixer de limiter, de m’imposer une heure de retour, mais je sors du carcan du quotidien pour être en éveil face aux détails. Ceux qui connaissent mon travail le savent, je cherche des petits détails : des textures de mur, de trottoir. Les gens passent à côté de cela, et ce n’est pas grave, car on n’a pas forcément le temps de s’arrêter devant ces microcosmes-là, qui sont magnifiques, et c’est justement ce qui m’intéresse. Je suis en état d’observation quand je photographie et je dois avouer que j’ai l’air d’un hurluberlu, et mon périple parisien a été ponctué de bousculades sur les trottoirs parce que, parfois, j’arrêtais presque les gens pour photographier un bout de macadam, mais dans des lieux comme Montréal, et surtout à Sherbrooke, où il y a moins de monde, c’est beaucoup plus facile. Là où je triche, par rapport à beaucoup d’iphoneographes, je photographie et j’accumule les clichés durant la journée ; je ne modifie et ne poste pas mes photos dans l’instant. C’est peut-être générationnel, même si j’aime l’instantanéité des communications, mais je n’aime pas cela quand il s’agit de photo. Je préfère prendre mon temps. Je traite mes photos le soir, dans une ambiance différente, avec des musiques différentes, d’ailleurs, car la musique m’inspire : de la techno très rapide quand je prends mes photos en ville, dans une sorte de frénésie, et du classique ou de l’ambiant, le soir, pour travailler mes photos.

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Ces différences de choix sont liées aux applications, qui peuvent ou non intégrer le filtrage pendant la prise de vue, comme Instagram ou Hipstamatic, alors que d’autres permettent de réfléchir après coup au filtre que l’on souhaite appliquer…

Cela dépend aussi de ce que l’on cherche à faire. Si la photo n’est pas destinée à devenir une photo exposée et n’a pour but que de partager un instant de sa vie, appliquer un petit filtre pour lui donner un petit plus, une appli comme Instagram ou comme Facebook peut suffire, c’est amusant. En revanche, pour mon travail, j’aime être dans une autre ambiance, et le faire dans un autre temps.

J’ai toujours aimé la texture en macro et j’ai hâte de découvrir les nouveautés apportées au prochain iPhone que des rumeurs annoncent pour l’été.

Cela révèle les différentes approches des réseaux comme Instagram, que les utilisateurs conçoivent principalement soit comme un service de partage de photos, soit comme un service communautaire articulé autour de la photo.

Exactement.

Becki Becko

Comme vous le disiez, vos clichés représentent souvent des détails, des textures, dans un style graphique très urbain. Comment est née cette série ?

Comme je le disais, l’iPhone m’a permis de revenir, en janvier 2011, au langage visuel et plastique qui m’habitait il y a vingt ans. On peut comparer mes photos actuelles à celles que je faisais en argentique sur du 35, sur un Hasselblad, ou sur Polaroid, on ne verrait pas de différence. Je m’intéressais déjà aux textures de mur. Je n’ai rien changé à mon premier langage fraichement formé à la sortie de mon adolescence. Je crois que lorsque l’on s’intéresse à l’art, son œuvre est déjà présente à ce moment-là, souvent sous la forme d’un diamant brut qu’on passe ensuite sa vie d’artiste à façonner. Il y a certes eu une absence de vingt ans, mais je me suis reconnecté. J’ai toujours aimé la texture en macro et j’ai hâte de découvrir les nouveautés apportées au prochain iPhone que des rumeurs annoncent pour l’été. J’espère que les mégapixels vont encore augmenter pour que je dispose de plus de détails encore !

Le plus grand apport de l’iPhone est pour moi le nombre d’applications et qui devient le laboratoire de notre époque

Pour vous, en quoi l’iPhone est-il différent d’un appareil photo traditionnel, puisque vous ne l’utilisez pas pour prendre des clichés sur le vif ou pratiquer la street photography ?

Pour moi, l’important n’est pas l’appareil. Je vois effectivement l’intérêt de la petitesse de l’iPhone pour prendre des clichés en restant inaperçu dans la rue, mais pour ma part, aucun mur ne m’a poursuivi en justice en six mois ! (rires). Non, le plus grand apport de l’iPhone est pour moi le nombre d’applications. Je n’en utilise pas tant que ça, même si j’en télécharge beaucoup, mais c’est là toute la différence, c’est le laboratoire de notre époque, comme avant lorsque l’on pouvait utiliser différents produits chimiques, ce qui prenait des heures. Là, on peut jouer avec les applications, en les associant, on peut arriver à des résultats vraiment fous. Vous pouvez me traiter de fou ou d’hérétique, je suis un aficionado d’Apple depuis longtemps, mais donnez-moi un autre smartphone et je m’amuserais peut-être autant. L’idée ce n’est pas tant l’iPhone, mais le foisonnement d’applis, le fait qu’Apple ait trouvé le moyen d’attirer de très nombreux développeurs, contrairement à ce que se passe sur Android. C’est là que se fait la différence.

Becki Becko

Vous dites que la photo numérique sert la gourmandise insatiable d’accumuler des centaines d’images : ne voyez-vous pas là un risque, justement, de perdre un peu de recul sur son travail ?

Dans mon cas, je dirais que non, parce que je ne partage pas immédiatement mes photos sur les réseaux sociaux. Parfois, je traite des photos prises huit mois auparavant, et pas forcément des photos prises le jour même. Toutes mes photos sont classées, dans une banque d’environ 3000 textures. J’aime pouvoir revenir sur une image, et en révéler une à travers une appli. Cette boulimie me sert et me permet vraiment de piocher dans une banque personnelle, ce qui peut être un travers d’Internet, qui ouvre la porte au plagiat. Je prends aussi des photos de gens et de monuments, qui ne sont pas celles que je préfère, mais qui me servent de support dans les ateliers que j’anime.

Becki Becko

La photographie mobile est née des capacités de partage et d’organisation autour des réseaux sociaux virtuels. Pensez-vous, cependant, qu’il faille imprimer les œuvres et les exposer de façon traditionnelle ?

Dans l’idée de faire reconnaître l’iphoneographie comme forme d’art à part entière, cela me semble indispensable, effectivement. Si ces photos restent sur les réseaux, où on les commente entre soi, elles ne trouveront jamais leur public. Au bout du compte, j’escompte les voir entrer au musée, et l’impression est indispensable. Sur ce point, l’Espagne est en pointe, avec des conservateurs de musée qui composent les jurys, comme celui d’eyephonography, auquel MissPixels avait participé. Il y a donc des tentatives d’impliquer des acteurs reconnus du monde artistique, mais ailleurs, cela ne se fait pas vraiment. J’ai senti une certaine résistance en France, alors que ce n’est pas le cas aux États-Unis. Il est vraiment indispensable de faire entrer l’iphoneographie dans les galeries, et cela peut se faire de différentes manières, comme avec la Soho Gallery for Digital Art qui a accueilli une expo faite d’immenses écrans, et c’est le même geste…

La photographie mobile va faire partie de l’arsenal traditionnel, et il n’y a qu’à écouter ce que disent Annie Leibovitz et Chase Jarvis

Que pensez-vous, d’ailleurs de la polémique autour de l’iphoneographie que nombre de contempteurs de la photo traditionnelle refusent de considérer comme un courant artistique, notamment en France ?

Ce n’est pas qu’en France, malheureusement ! (rires) Comme toujours, il y a des détracteurs et d’autres qui sont plus ouverts d’esprit. Je répondrais simplement aux critiques que l’iphoneographie s’imposera, car c’est un mouvement de masse très populaire, que monsieur et madame Tout-le-Monde se sont accaparés. C’est devenu un outil parmi tant d’autres. Autant je suis enthousiaste d’utiliser cette technique, autant je ne m’interdis pas de faire d’autres projets avec d’autres appareils. L’iphoneographie ne doit pas remplacer les autres techniques, et c’est souvent de cette incompréhension que nait la polémique. Je pense que nous nous dirigeons vers une mixité et l’on voit d’ailleurs apparaître de plus en plus d’hybrides entre les possibilités offertes par un smartphone et la qualité technique d’un appareil photo traditionnel. D’ici quelques années, on aura accès à des merveilles technologiques qui vont combler tout le monde. D’ailleurs, les photographes sont un peu frustrés de ce que la photographie mobile mobile, et moi-même j’aimerais parfois m’affranchir des limites de l’optique de l’iPhone. Il existera toujours des gens qui refuseront cela, mais d’un autre côté, je vais donner des cours d’iphoneographie au sein d’une boutique de photographie traditionnelle, ce qui prouve que les choses vont dans le bon sens : la photographie mobile va faire partie de l’arsenal traditionnel, et il n’y a qu’à écouter ce que disent Annie Leibovitz et Chase Jarvis, qui complimentent l’iPhone mais continue évidemment à utiliser leurs autres appareils. L’idée, c’est que nous sommes tous et avant tout des photographes.

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Cette photo a remporté le Mobile Photo Award dans la catégorie Appstract

Êtes-vous adepte de ce que l’on pourrait appeler le « dogme iphoneographique », c’est-à-dire du fait de ne prendre et de ne traiter que sur son téléphone portable ? Et pour quelle raison ?

Je vais répondre en deux temps. Tout d’abord, je suis très rigoureux quand il s’agit de respecter l’éthique, mais c’est le cas de tout projet, qu’il s’agisse de prendre des photos avec un iPhone ou avec un Leica. Cela fait partie de ma nature, j’aime respecter les règles du jeu. En revanche, je décroche du côté dogmatique. Il y a eu des accrochages, des gens imposant leur vue. Ce qui me gêne, c’est quand le dogmatisme sert un certain conservatisme et devient le prétexte pour accepter ou non telle ou telle photo. Je trouve dommage que cela écarte de beaux clichés et impose des photos qui sont à la limite de l’amateurisme. Dans ce cas-là, je décroche. Je peux en revanche confirmer que toutes mes photos sont prises avec l’iPhone. D’ailleurs, je n’ai jamais possédé Photoshop, ni n’est été attiré par ce logiciel. Si certains veulent utiliser ces outils, qu’ils le mentionnent simplement, comme le font beaucoup d’utilisateurs dans ce cas. Cela, ça se voit tout de suite quand on prend une photo avec un réflexe !

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La polémique accompagnant l’ouverture d’Instagram à Android doit donc vous sembler bien puérile !

Je pense que c’est une évolution naturelle de la photographie mobile. D’ailleurs, sur notre logo iPhoneography Montréal, nous avons ajouté la mention « Android Friendly », parce que nous savons bien que si l’art est plutôt l’apanage historique d’Apple, face à Microsoft notamment, les choses tendent à changer. C’est la personne derrière l’appareil qui importe, et j’ai vu de très belles photos prises avec un BlackBerry et des photos vraiment pas terribles obtenues avec le pourtant merveilleux iPhone.  Alors, oui, cela va peut-être ralentir les serveurs, et l’on va voir des choses inintéressantes, mais je suis certain que nous verrons aussi des photos surprenantes.

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Vous organisez des ateliers autour de l’iphoneographie : parlez-nous de cette expérience originale, de ce qu’elle vous apporte et de ce qu’elle vous permet de transmettre.

Je donne des ateliers de base pour les gens qui souhaitent utiliser leur appareil en partant du principe qu’ils ne savent souvent pas ce qu’ils ont entre les mains. Et je décline mes ateliers en trois niveaux : débutant, intermédiaire et avancé, ces derniers étant plutôt sur la forme de cours particulier. En trois heures, on aborde Photoshop express, Instagram et, si on en a le temps, je partage une liste de quelques applis que j’affectionne particulièrement, comme Snapseed. Et les gens ont alors la possibilité de retoucher leurs photos et les partager avec leurs amis. Ce que j’aimerais, c’est suivre les pas de Richard Gray qui, en Angleterre, a fait entrer l’iphoneographie à l’université. J’espère pouvoir au moins faire un exposé à l’une des facs de Sherbrooke. A l’automne, je vais aborder ce thème à l’université du troisième âge, les baby-boomers étant friands de nouvelles technologies. Et c’est une façon de transmettre l’iphoneographie, comme l’entrée dans les galeries.

Nous vivons une très belle époque pour la photographie.

Comment envisagez-vous l’avenir de la photographie mobile ?

Comme je le disais, je pense qu’il y aura inévitablement une hybridation entre photo traditionnelle et photo mobile. Cela commence avec des accessoires comme l’Olloclip ou cet adaptateur d’objectifs de reflex sur iPhone. De l’autre côté, on voit des appareils photo intégrant de petites fonctions de retouche. Au bout du compte, c’est nous qui serons gagnants, car nous profiterons de ces avancées. Et je ne veux pas garder pour moi seul cette possibilité de créer, et si à l’avenir la photographie se généralise encore plus, je n’en serai que plus heureux. Nous vivons une très belle époque pour la photographie.

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Toutes les photos © Erick Beck

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