Avocate parisienne spécialisée dans le droit des entreprises, Nadine Bénichou mène une « double-vie » : derrière l’alias Nad75 sur Instagram, elle se dit attirée par l’expérimentation, l’abstraction, les textures et les reflets. Rencontre avec une fervente partisane de l’iphoneographie comme expression à part entière.

In my Lab

In my Lab

Vous présentez votre travail sur Instagram, Flickr et Eye’em de façon régulière, mais comment vous est venue cette passion pour la photographie sur iPhone ? Vous intéressiez-vous à la photographie traditionnelle auparavant ?

L’iPhone est devenu quasiment mon seul appareil photo depuis un an et demi, mais je pratiquais déjà beaucoup la photo depuis plusieurs années, essentiellement avec un compact numérique manuel et 2 appareils argentiques lomo (un fisheye et un sampler).

Comme j’avais déjà opté depuis longtemps pour des instruments de poche, il me restait juste à comprendre que l’apparente faiblesse optique et le caractère rudimentaire de l’appareil photo iPhone pouvaient être compensés par le génie et la simplicité des applis… Le déclic s’est fait grâce à Hipstamatic. J’ai immédiatement adoré le format carré et les filtres très « toy camera » de cette appli qui « rend heureux » (il y a même une étude récente du MIT qui le dit…), même si on court un peu le risque d’un style reconnaissable (critiqué par les puristes de l’Iphoneographie, il y en a déjà…) du fait du caractère non réglable des filtres, bordures et « light leaks ». Depuis, j’ai dans mon téléphone plus d’une centaine d’applis photos, même si je suis loin de les utiliser toutes. J’adore en tester de nouvelles.

Champignon de Paris

Champignon de Paris

Comment parvenez-vous à concilier un métier prenant et une pratique de l’iphoneographie ? Pratiquez-vous chaque jour ?

Vouloir faire une place à des activités artistiques dans un emploi du temps qui déborde souvent, c’est sans doute un très bon moyen de tester sa motivation réelle… 🙂

En fait, ayant toujours mon appareil avec moi, je peux maintenant presque chaque jour passer quelques minutes à prendre ou retoucher une photo et cela m’a de plus permis d’intégrer beaucoup plus qu’auparavant l’espace urbain parisien dans mes photos (même s’il n’est pas toujours reconnaissable).

Blue Ray

Blue Ray

Vous pratiquez également la peinture, avez-vous eu une formation artistique ?

Je n’ai pas suivi de formation artistique académique. Comme pour la photo, ce n’est pas l’envie de représenter le réel qui m’a attirée vers la peinture, mais plutôt le caractère organique, sensuel et mouvant de la matière et des couleurs, ainsi qu’un champ d’exploration sans limites. La spontanéité créative de l’art brut est mon credo !

Blossom

Blossom

Pensez-vous que votre rapport à l’iphoneographie soit plus proche de la peinture ou de la photographie ?

Il est vrai que mon style de photo s’inspire plus des univers graphiques de la SF et la peinture abstraite que de l’authenticité du documentaire (reportage, street photo…) ou de l’esthétique léchée de certains portraits ou paysages. Toutefois, je crois que ni le choix d’un cadrage rapproché ni les interventions que je fais lors de l’édition ne dénaturent la nature photographique de mes images. Pourquoi notre regard sur la photo reposerait-il exclusivement sur la nécessité d’identifier le sujet représenté ? Sommes-nous à ce point fascinés par le réel et nostalgiques d’authenticité que nous avons oublié que la photographie créative (photomontages, photogrammes…) fait pleinement partie de l’histoire de la photo ? J’utilise effectivement des techniques de retouche comparables à celles des Pictorialistes, mais mes aspirations sont plus proches de celles des modernistes allemands (Nouvelle Vision et Photographie Subjective) qui voulaient renouveler notre regard sur l’art par l’expérimentation (cadrages insolites, jeux sur la lumière, macro-photo…).

A bien y regarder, l’étrangeté nous entoure,
mais nous n’avons pas le temps ni l’habitude de nous arrêter sur les détails, de jauger les effets changeants de la lumière, de découper l’espace en cadres visuels sans signification immédiate.

GS Wharf

GS Wharf

Vous proposez souvent des photos abstraites, ou « texturées ». Quelle est votre démarche, et comment trouvez-vous vos sujets ? Travaillez-vous sur des séries ou des thèmes précis ?

J’aime le sentiment d’étrangeté que peuvent créer l’abstraction et les incroyables formes et combinaisons de la matière. Un univers de questionnement et de contemplation qui a le pouvoir de suspendre le cours du temps. C’est ma façon à moi d’interroger notre époque et nos styles de vie. A bien y regarder, l’étrangeté nous entoure, mais nous n’avons pas le temps ni l’habitude de nous arrêter sur les détails, de jauger les effets changeants de la lumière, de découper l’espace en cadres visuels sans signification immédiate. De ce fait, tout peut attirer mon regard, dans la ville ou dans la nature : des restes d’affiches sur un mur, un détail architectural, des gouttes d’eau sur un pare-brise… J’ai un faible pour l’eau et le verre, qui permettent des jeux de transparence et de réflexion souvent déstabilisants et qui constituent des thèmes récurrents dans mon travail.

Embarkment

Embarkment

Quelles sont vos applis favorites ? Passez-vous beaucoup de temps à retraiter vos photos a posteriori ?

Je prends mes photos quasi-exclusivement avec Hipstamatic ou Qbro, puis j’utilise ensuite en moyenne deux ou trois autres applis. Cela varie en fonction des sorties, des mises à jour, de l’humeur, mais ce sont souvent, à une période donnée, les mêmes qui reviennent le plus souvent. Actuellement, j’utilise principalement : Magic hour, FX Photostudio et Cinema FX pour leurs filtres réglables ; Dynamic Light et Snapseed pour rééquilibrer les zones d’ombres et de lumière ; Pro HDR et Iris pour fusionner, et de manière occasionnelle, Plastic Bullet, Slow Shutter, TTV PS, Lo-Mob et 100 Cameras. Je ne fais pas de retouches extrêmement lourdes, mais je peux parfois passer plusieurs jours avant d’aboutir à un résultat qui me plait.

L'échange

L'échange

Quelles sont vos sources d’influence éventuelles ? Suivez-vous régulièrement le travail de certains iphoneographes et lesquels ?

Les mondes grouillants de Jérôme Bosch et les textures organiques d’Arcimboldo ont clairement une présence forte dans ma palette picturale, qui intègre également l’art brut et les expressionnistes allemands. Les visions de Paris d’Atget et Brassaï sont aussi des références fortes.

Parmi les photographes contemporains, j’aime particulièrement le travail d’Andréas Gursky et d’Edward Burtynsky. J’aime la façon dont Gursky parvient à intégrer dans ses sujets une esthétique de la forme et de la couleur très proche de l’art contemporain. Les « paysages manufacturés » de Burtynsky abordent les contradictions de l’activité humaine en montrant la troublante beauté visuelle des dégâts qu’elle engendre sur l’environnement. Je vois chez ces deux photographes une même esthétique de l’absurde, où l’humain est réduit au rôle de figurant.

Je suis également de nombreux iphoneographes sur les réseaux sociaux, dont j’apprécie la créativité et la grande variété de styles et d’approches. Difficile de n’en citer que quelques-uns… J’aime beaucoup Dave Weeks, Robert Herold, Robert-Paul Jansen, Nettie Edwards (Lumilyon), Catriona Donagh (Gladlybeyond), Souichi Furusho, Unruly-e, Jordi V. Pou, Ric Liu, Alan Kastner… Côté français, il y a aussi du « lourd » : Jean-Christophe Polgar, Yann Lebecque, Annie Mallegol, Bénédicte Guillon, Stéphane Mahè, Seb Vax, Philippe Durand, Julien Damoiseau, Kalelkoven, Xavier Reyé, Arnaud Godineau, Lenny Bagshop, Vutheara, Nathparis… Et j’en oublie forcément, qu’ils me pardonnent.

Saint Lazare

Saint Lazare

Vous êtes très investie dans la communauté des instagramers parisiens, mais il semble difficile de « mobiliser les troupes ». Comment expliquez-vous ce retard français ?

D’une part, sans doute que le côté communautaire ne plaît pas de prime abord au Parisien, dont la vie sociale est déjà « overbookée ». Et puis certains se satisfont sans doute de l’ouverture et de l’exposition que leur offrent les réseaux sociaux. Pour couronner le tout, en France plus qu’ailleurs, les courants artistiques spontanés ont du mal à trouver leur place auprès du public, à défaut d’un discours qui les explique et les théorise ou parce que la technique qui les sous-tend n’est pas valorisée. J’adorerais que ce soit un musée français qui expose pour la première fois des photos prises avec un téléphone, mais j’ai comme dans l’idée qu’on va encore se faire griller !

Pour moi, l’iphoneographie, c’est un peu l’outsider art de la photographie. C’est un moyen d’expression décomplexé, qui permet la spontanéité et l’expérimentation et qui bouscule les a priori et les dogmes artistiques.

Overcrowded

Overcrowded

Qu’est-ce qui, à vos yeux, fait la particularité de l’iphoneographie ?

Pour moi, l’iphoneographie, c’est un peu l’outsider art de la photographie. C’est un moyen d’expression décomplexé, qui permet la spontanéité et l’expérimentation et qui bouscule les a priori et les dogmes artistiques. Son accession à la sphère artistique est forcément controversée puisqu’en apparence, elle ne demande pas de savoir-faire technique (il suffit de presser sur un bouton) ou, qu’au contraire, le fait de retoucher une photo est considéré comme une tricherie, comme une falsification de la réalité. Sa qualité ne lui a pas encore permis d’être tirée en très grands formats qui pourraient rendre sa présence visible et légitime dans les musées. En plus, l’appareil utilisé est avant tout un téléphone, donc un outil « vulgaire », utilisé par tous, ayant pour fonction première de communiquer. Sans compter qu’il existe une multiplicité d’approches, de styles et de techniques… Difficile dans ces conditions de montrer qu’il s’agit d’un véritable courant artistique à part entière, et pas d’une simple juxtaposition de milliers d’élans de créativité personnelle utilisant un même outil.

L’Iphoneographie ne va à mon avis avoir aucun mal à gagner ses galons dans le domaine du reportage et du documentaire où elle pourra faire valoir son ergonomie et sa discrétion (cela a déjà commencé avec le succès médiatique du reportage en Afghanistan du journaliste Damon Winter, même si certains ont critiqué la vision « subjective » apportée par les filtres Hipstamatic). En revanche, ceux d’entre nous qui ont des aspirations plus artistiques devront démontrer que l’utilisation de cet outil, assez rudimentaire par rapport à l’actuelle course à la technologie et au pixel, met finalement en valeur l’œil du photographe, et que l’utilisation des applis réintroduit dans la photo l’intervention manuelle, le geste de l’artisan/artiste.

Enfin, il y a évidemment une spécificité liée à la communauté des « iPhers », communauté à la taille et au dynamisme sans précédent, mais qui, à part la création de collectifs de « pionniers » et la participation à quelques expos collectives, n’a pas encore trouvé le moyen d’acquérir une visibilité vraiment forte en dehors des réseaux.

Merry-go-round

Merry-go-round

Pensez-vous que l’événement autour de l’iphoneographie organisé par l’Apple Store de l’Opéra pourrait en appeler d’autres ?

Il était important qu’Apple Paris emboîte enfin le pas des événements iphoneographie qui ont eu lieu partout dans le monde, dans de nombreuses villes à la réputation culturelle autrement moins prestigieuse. Je suis bien entendu ravie d’avoir eu la chance de participer à cette première et d’avoir pu y montrer mon travail devant un public assez fourni, aux côtés de gens dont j’apprécie la diversité d’approche. J’espère bien sûr qu’Apple renouvellera l’expérience et aura à cœur d’apporter un soutien enthousiaste et visible à l’incroyable courant de création artistique qui lui a ouvert les yeux sur le fabuleux potentiel photographique de ses produits, alors qu’elle avait initialement parié, par pur dogme esthétique, sur un appareil photo totalement minimaliste. Cela dit, je ne sais pas si Apple est actuellement capable d’assumer un vrai rôle de mécène et de promoteur des artistes photographes en leur accordant une visibilité supérieure à celle qui est juste nécessaire à la promotion de ses produits…

Reaching High

Reaching High

Avez-vous déjà des pistes pour exposer à nouveau vos œuvres ? Quel avenir prédisez-vous, ou souhaitez-vous pour l’iphoneographie ? Voyez-vous un détachement entre la photographie mobile et le smartphone d’Apple ?

L’engouement pour l’Iphoneographie est juste une vague tellement énorme que je vois mal la concurrence ne pas s’engouffrer dans la brèche, et cela me paraît même totalement souhaitable pour les utilisateurs que nous sommes. Même les constructeurs photo commencent à sortir des compacts minuscules intégrant des fonctions de retouche et de partage sur les réseaux sociaux. La photographie mobile a donc un immense avenir devant elle. Reste à savoir si elle accédera au monde de l’art grâce à des iPhers de la première heure ou à des artistes ayant déjà pignon sur rue.

Pour ma part, j’ai bien entendu envie de refaire des expos personnelles, bien que je n’aie pas pour l’instant de piste précise. Toutefois l’expérience de l’événement Apple m’a donné aussi envie de monter un projet collectif, même si c’est beaucoup plus compliqué à organiser. J’aimerais qu’on puisse trouver un thème commun qui permette de montrer la diversité des approches possibles avec un même appareil. À suivre donc…

Lien : Nadine Benichou sur Flickr

Photos (c) Nadine Benichou

(c) icommephoto.com