Aventurier de la photo, imprimeur et entrepreneur, amoureux de la photographie et des beaux tirages, mais aussi curateur hors pair sur Instagram, Pierre Le Govic s’est lancé dans un projet assez fou d’édition de beaux livres photographiques dédiés à l’iphoneographie. En pariant sur la globalisation des échanges et le succès de figures du mouvement, il pourrait bien jeter un pavé dans la mare d’un monde qui vit beaucoup dans l’entre-soi.

Quel est votre parcours avant d’arriver à la photographie mobile ?

J’ai une formation assez classique dans le marketing.  J’ai commencé à travailler dans le papier, qui était un univers familier car mon père était imprimeur. Après avoir occupé un poste chez l’un des leaders français de la distribution de papier pour les imprimeurs, j’ai rejoint mon père dans l’imprimerie où j’ai développé une clientèle de photographes à Paris. c’est par l’impression que je suis entré dans la photo. J’ai dirigé l’imprimerie pendant une dizaine d’années,  avant de la revendre à un groupe, car poursuivre notre activité dans le très haut de gamme devenait difficile dans un contexte de baisse de prix permanent. L’idée d’éditer mes propres livres photo me poursuivait depuis un moment ce qui était un gros pari car le public d’amateurs de beaux livres photo est très réduit en France. Je suis arrivé à la photographie mobile à l’été 2011 au moment où le phénomène Instagram battait son plein. .

Avant de vous lancer dans l’aventure Out of the Phone, vous avez lancé un blog, EmotionDaily, un blog en langue anglaise.

Oui, car en tant que photographe amateur moi-même,  , j’ai vu qu’il y avait là une liberté nouvelle. De plus, il y a des photographes qui partagent des photos dans une véritable démarche artistique et non pas seulement pour obtenir des « likes ». J’ai donc décidé de lancer mon propre blog pour  mettre en avant des talents inconnus qui touchaient ma sensibilité et tout est parti ainsi. Quant au choix de la langue anglaise, elle tient au fait que la plupart de ceux que je suivais parlaient anglais, et se trouvaient aux Etats-Unis, au Japon ou ailleurs. Cela m’a pris plus de temps que si j’avais écrit en français.

Et vous collaborez actuellement avec Cécile Edelist sur Emotion Daily, qui a beaucoup changé.

Les deux marques Out of the Phone et EmotionDaily vont  coexister. EmotionDaily a vocation de proposer une pause dans le flux ininterrompu de photos, de s’arrêter sur certains artistes qui le méritent. Le blog devient une galerie d’inspiration qui est également présente sur le site Out of the Phone permettant ainsi aux acheteurs de livres de découvrir certains artistes. L’idée est de créer une sorte de vivier de photos et d’artistes  dont certains pourraient à terme être édités. J’ai par contre limité la partie interview, car le cœur de l’activité est de proposer une galerie en ligne. En ce qui concerne Cécile, dont j’aime beaucoup le travail, son rôle n’est pas encore totalement déterminé, mais elle fait partie de l’aventure.

Lorsque l’on est proche des gens photographiquement, il y a de fortes chances d’être proche d’eux sur d’autres sujets, ce qui est étonnant et fort.

Vou avez aidé à découvrir certains photographes sur Instagram, comme Cécile Edelist, Ellla_k et d’autres… Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience et quels sont ceux que vous aimeriez mettre en avant actuellement ?

Ce sont toujours de beaux souvenirs. Il faut savoir que je n’ai pas toujours le temps de me connecter sur Instagram.Lorsque je me connecte, je prends connaissance des messages et découvre les nouvelles photos. Lorsque le passage du virtuel au réel est possible ou s’avère nécessaire, c’est assez magique. le fait de passer d’un écran d’iPhone à une véritable rencontre dans un café,  valide le fait que lorsque l’on est proche des gens photographiquement, il y a de fortes chances d’être proche d’eux sur d’autres sujets, ce qui est étonnant et fort.

Downtown Richard Koci Hernandez

Votre premier livre est celui de Richard Koci Hernandez : comment s’est effectuée la sélection ?

Pour ce premier titre, il m’apparaissait nécessaire d’éditer un photographe dont j’aimais le travail et qui avait aussi une aura sur Instagram, .  Il me fallait donc trouver quelqu’un qui ait de l’envergure et avec lequel j’avais envie de travailler.  En tant que figure emblématique de l’iphoneographie, Richard Koci s’est imposé A peine l’ai-je eu contacté, il m’a dit oui, sans même s’inquiéter des conditions et des droits ! Au départ, j’avais prévu d’éditer trois livres d’emblée, pour imposer l’idée d’une collection, mais dans un format plus petit, ,  Mais quand Koci s’est avéré être mon choix, je me suis dit que ce serait une erreur d’abord parce qu’il était prudent de tester le concept et puis parce-que je craignais qu’un titre fasse de l’ombre aux autres. . De plus, il m’a envoyé 200 photos. Je me suis alors dit que la richesse du travail photographique de Richard méritait un vrai beau livre.  J’ai donc dû modifier le projet qui ne devait présenter qu’une trentaine ou une quarantaine de photos sur 64 pages, de façon très aérée.  Par ailleurs, les photos ayant été prises dans divers endroits,  je ne pouvais pas appeler le livre du nom d’une ville comme prévu initialement, d’où le choix de « Downtown », pour conserver le thème de la ville.

Combien de temps a pris la création de ce premier livre et comment avez-vous collaboré avec Koci ?

Il m’a fait totalement confiance, ce qui est assez incroyable : il m’a envoyé 200 photos et m’a confié le choix et l’organisation de la mise en page. J’ai trouvé ça génial, mais j’ai aussi ressenti une pression importante, car je ne voulais pas le décevoir. De plus, c’était mon premier essai, ce qui ajoutait encore de l’angoisse. Nous avons échangé beaucoup de mails pendant deux mois et demi. Il travaille très rapidement.

J’ai imprimé toutes les photos et les ai disposées sur une grande table, celles qu’il m’avait envoyées et celles que j’avais  sélectionnées de son flux Instagram, ce qui représente un millier de photos, d’où tirer une histoire ! J’ai dû écarter des photos que j’aimais beaucoup mais qui ne s’intégraient pas à l’ensemble. J’ai ensuite travaillé sur la maquette, qui était d’abord au format portrait sur fond blanc, mais une fois le livre terminé, je suis passé sur un fond noir qui me semblait correspondre plus justement à son univers. J’ai également basculé en format paysage, qui était plus cinématographique, mais cela m’a imposé de reprendre toute la maquette, en  ajoutant des bandes blanches en haut et en bas, pour que les pages respirent. Enfin, cela a joué sur le choix du papier, qui à l’origine devait être  plus texturé, mais cela aurait limité la puissance des noirs, et il m’a fallu me diriger vers un papier couché autorisant plus de détails et de densité.

Tout le monde ne peut donc pas être édité, même s’il fait de belles photos.

Ce regard global est donc le seul qui permette de juger de la qualité réelle d’un photographe…

On se rend compte que les images, aussi belles soient-elles sur un écran rétina, ne sont pas forcément d’une qualité suffisante pour être imprimées. On en prend conscience avec un projet comme celui-là, car lorsque l’on parcourt les photos et qu’on sélectionne les meilleures, il faut également s’assurer qu’elles racontent une histoire, et c’est quelque chose de tout à fait différent. Tout le monde ne peut donc pas être édité, même s’il fait de belles photos. C’est beaucoup plus exigeant qu’une exposition photo, car on n’a pas le côté magique du grand format, et il faut séduire le lecteur qui feuillettera la centaine de pages du livre.

Et aviez-vous prévu dès le départ de proposer un livre sans texte ni légendes ?

Oui, peut-être en ira-t-il autrement dans un autre livre, mais là, nous souhaitions laisser la place à l’image. Pour cette collection de villes, je pensais que le lecteur s’intéresserait surtout aux photos. Je devais écrire une préface explicative, mais le site est là et c’était redondant. Richard a donc écrit un court texte introductif. J’avais envisagé d’intégrer certaines des citations avec lesquelles Richard accompagne ses photos, mais cela ne fonctionnait pas et s’avérait redondant. Même l’ajout du lieu et de la date sous les photos a été abandonné lors du changement de maquette, au mois de mai.

C’est ce que je trouve magique dans cet univers nouveau des réseaux sociaux et des partages avec des pays étrangers ; on  rencontre des gens très spontanés, abordables et incroyablement motivants. C’est très émouvant.

Et c’est Koci qui a créé la vidéo de présentation d’Out of the Phone…

J’avais contacté une agence pour réaliser un film de présentation de la maison d’édition, mais en revoyant les vidéos de Koci, je me suis dit que ce serait vraiment intéressant qu’il apporte son regard et son expertise.   Il a immédiatement accepté avec grand enthousiasme. Il avait envie de m’aider. Je luis en suis extrêmement reconnaissant. C’est vraiment une personne que j’ai hâte de rencontrer ! C’est ce que je trouve magique dans cet univers nouveau des réseaux sociaux et des partages avec des pays étrangers ; on  rencontre des gens très spontanés, abordables et incroyablement motivants. C’est très émouvant. Quand on se lance dans un tel projet, on fait un pari et c’est très touchant d’être immédiatement soutenu par des gens que l’on ne connaissait pas. Il aurait dû venir en France pour tourner la vidéo, mais a finalement été retenu et m’a demandé de filmer les rushes chez l’imprimeur que je lui ai envoyés. Et il a effectué le montage complet dans le week-end ! Il m’avait envoyé des questions, et a utilisé les réponses que j’avais enregistrées sur mon iPhone pour créer la voix off.

Vous imprimez en Belgique : comment avez-vous sélectionné la société qui se chargerait de l’impression ?

J’avais déjà travaillé avec eux, et ils savent imprimer de la photographie. De plus, il fallait que je trouve un prestataire qui comprenne le projet et soit à la hauteur de l’exigence de qualité. Le patron est assez jeune et comprends bien cet univers de la photo mobile.

 Là où le tirage sur imprimante jet d’encre prend dix secondes, en héliogravure au grain il faut une journée de travail ! C’est tout le côté amusant et incroyable de ce contre-pied.

Downtown Richard Koci Hernandez

Pouvez-vous nous parler des tirages en photogravure accompagnant le tirage limité ?

Ce sont des tirages en héliogravure au grain sur plaque de cuivre et papier cent pour cent chiffon, une technique qui remonte au XIXe siècle et j’adorais l’idée de prendre des photos iPhone pour leur appliquer un traitement remontant à 150 ans ! J’ai envoyé ces tirages à Richard pour qu’il les signe et me les renvoie. Il était très ému en découvrant ses images imprimées avec cette technique.  Les tirages ont été faits à Meudon, dans le seul atelier qui utilise encore cette technique. Il est tenu par une femme qui a travaillé avec beaucoup de photographes de renom, comme Willy Ronis. Elle a adoré mon projet et j’ai passé une journée dans son atelier, car c’est une technique ancienne et très longue. Il faut d’abord développer une gélatine sur un banc photo que l’on expose à la lumière avant de  graver certaines parties sur une plaque de cuivre avec des acides… L’impression s’effectue ensuite  sur une presse manuelle après avoir encré la plaque de cuivre.  Chaque photo est  imprimée une à une. La qualité est extraordinaire avec un noir incroyable et des détails étonnants. Là où le tirage sur imprimante jet d’encre prend dix secondes, en héliogravure au grain il faut une journée de travail ! C’est tout le côté amusant et incroyable de ce contre-pied.

Le premier livre appartient à la collection « #onthestreets » : comptez-vous vous intéresser principalement à la photo de rue, ou allez-vous ouvrir d’autres collections à l’avenir ?

L’idée de la « street » est venue naturellement, car il s’agit de photo mobile et que la majorité des gens postant sur Instagram ou Eye’Em revendiquent ce courant. Cela me semblait le choix naturel, car à la fois grand public et  pratiquée par les grands photographes. C’est donc la première collection qui m’est venue à l’esprit, de grandes villes du monde vus par des photographes mobiles au regard singulier : Paris, NYC sont parmi les prochains titres.

Cela dit, on trouve aussi des photos fantastiques dans des domaines plus expérimentaux, où les gens utilisent plus d’applis et proposent des résultats se rapprochant de la peinture. J’ai donc des idées autour de ces démarches plus abstraites et énigmatiques. Et là, tout est à faire, que ce soit en termes de format de livre ou de type de papier. C’est vraiment très enthousiasmant !

La vente des livres se fera-t-elle uniquement sur ton site ou travaillez-vous à une diffusion en librairies ?

J’ai commencé par le site, mais je vais prendre contact avec différents points de vente très forts dans des grandes villes, comme La Hune, la Fnac ou des librairies spécialisées dans la photo comme La Chambre claire, avec peut-être des magasins ouverts aux nouvelles tendances, pour que les gens puissent le toucher, ce qui est impossible en ligne. Pour ce qui est de l’étranger, je réfléchis à un réseau me permettant d’exister dans certains lieux  , mais c’est une autre organisation, et cela va me prendre beaucoup de temps.

Que pensez-vous de l’évolution de la photographie mobile, dont l’un des soucis est justement de pratiquer une curation de plus en plus complexe face à l’explosion des photos partagées ?

Je pense que l’explosion du nombre de photos partagées sur les résaux sociaux complexifie en effet la tâche, car on doit passer plus de temps pour choisir ce qui est intéressant, mais cela donne aussi une légitimité au travail que j’ai commencé à faire avec EmotionDaily. Cela provoque pour l’instant un certain rejet de la part des professionnels du secteur, ce qui peut se comprendre, mais il faut cependant que l’on prenne conscience qu’un nouveau mode d’écriture photographique est en train de naître . On retrouve l’aspect de la photo instantanée, très libre, que l’on a oublié depuis des années, et c’est un vrai plaisir, mais aussi le partage qui ouvre aux essais qui changent notre façon de faire de la photographie. La photographie mobile est une illustration de la modification de la société, de notre façon de vivre et de partager. C’est un nouveau mouvement, à part entière.

Lien : Out of the Phone