Documentariste, photographe, auteure, éducatrice, mais surtout ambassadrice de l’iPhoneographie, Star Rush est membre du nouvellement formé Mobile Photo Group, aux côtés de grands noms du domaine parmi lesquels l’Australien Michael Baranovic, l’Américain Sion Fullana, l’Espagnol Jordi V. Pou ou les Français Morgan Miranda et Bénédicte Guillon. Depuis quelque temps, elle propose des interviews sur le site référence iphoneography.com, tout en continuant de partager ses clichés sur son site et sur différents réseaux sociaux dédiés, comme Flickr, Instagram ou Eye’Em. Rencontre avec une grande dame de l’iphoneographie.

Star Rush

Vous êtes une photographe expérimentée, exerçant dans la rue et dans le cadre de reportages, aussi, comment êtes-vous venue à l’iphoneographie ?

Je suis éducatrice et j’enseigne la composition et la rhétorique (parfois la littérature) dans une faculté de Beaux-Arts à Seattle. Les sujets que j’aborde concernent également la rhétorique visuelle. Je suis une photographe autodidacte, la photographie étant une passion que je poursuis depuis toujours comme une recherche créative et artistique. Je prends des photos depuis mon enfance. Mon premier appareil était un  Kodak Instamatic que mes parents m’avaient offert pour mes huit ans dans les années 70. En dehors de la photographie sur iPhone, j’aime pratiquer la photo argentique et j’ai une collection d’appareils qui ne cesse de croître : 35mm, 120, Polaroids, et même des 16mm. J’aime leur design, leurs mécanismes et ce que je ressens quand je les utilise.

J’ai acheté un iPhone en février 2010. J’ai commencé à prendre des photos un mois après quand mon compagnon et moi avons visité l’un des parcs de Seattle pour une promenade photographique. J’ai pris des photos à l’aide de l’appareil intégré, Hipstamatic et Vintage Black and White. J’ai commencé à participer à des groupes sur Flickr et Eye’em. J’en appréciais les conversations et j’ai beaucoup appris de la part des autres photographes. La photographie mobile m’empêchait « d’oublier » mon appareil et de mettre de côté la photographie, ce qui était parfois la facilité face aux occupations de mes vies personnelle et professionnelle toutes deux bien remplies.

Je suis attirée par la photographie documentaire (ce qui inclut la photographie de rue) pour des raisons que je ne suis pas sure de connaître. Ce n’est pas à cause d’une quelconque objectivité – la photo reflète après tout mon propre point de vue, et donc mon influence. J’ai envie de regarder en profondeur certaines choses, les exprimer. J’essaie de découvrir ma relation avec mes sujets, mon point de vue lorsque je photographie, ce que, à mon sens, les lieux, les objets et les gens peuvent nous révéler chaque jour et que nous ne voyons pas à cause de l’agitation de notre quotidien. Je pense que j’essaie vraiment de me comprendre, et la photographie est le moyen qui me permet d’y parvenir. Je sais que je veux regarder le monde dans lequel je vis et voir ce qu’il signifie à mes yeux. Parce que, honnêtement, le monde me parait parfois dépourvu de sens. La beauté, surgissant au milieu de lieux ordinaires, me parle.

En plus de la spontanéité, du fait d’être au bon endroit au bon moment, je veux parfois être plus consciente de ma démarche et maîtriser mes intentions.

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Quelle est votre approche de l’iphoneographie ? La pratiquez-vous quotidiennement ? Quels clichés cherchez-vous à produire ?

J’essaie de prendre des photos tous les jours parce que cela me plait, j’aime le fait d’avoir les sens en alerte, et cela me permet de continuer à réfléchir aux images, à la photographie et me pousse à être observatrice. Ce n’est généralement pas difficile, du fait que mon iPhone m’accompagne tous les jours. Cependant, prendre simplement un cliché par ci ou par là ne me satisfait pas toujours. En plus de la spontanéité, du fait d’être au bon endroit au bon moment, je veux parfois être plus consciente de ma démarche et maîtriser mes intentions. C’est un équilibre amusant et difficile. J’ai récemment changé de lieu de travail. Jusqu’alors, j’allais à l’université en voiture, mais à présent, je prends le bus pour me rendre à cette nouvelle faculté. Mon trajet quotidien a donc changé et j’espère que certaines de mes images vont également changer. La petite part du monde avec laquelle je suis en contact a été transformée, très légèrement.

J’aime prendre des photos à la lumière naturelle, en extérieur, et l’énergie de la rue et des décors, qu’ils soient urbains ou ruraux, même quand l’énergie est celle du calme. Je fais des portraits en caméra cachée, des photos de rues, parfois des paysages, et beaucoup de natures mortes. Je ne prévois pas toujours de me consacrer à un style particulier. Je photographie ce que je vois en vivant ma vie ou lorsque j’essaie d’explorer certaines idées ou expérimentations. Je ne me suis pour l’heure lancée qu’une fois dans un projet précis. C’était l’hiver dernier, quand je voulais prendre des photos de scènes extérieures dans de petites villes aux abords de Seattle. J’ai choisi ce thème parce que j’étais curieuse de voir comment ces endroits plus petits, qui sont si proches d’une grande ville, changent ou restent les mêmes. Je n’y vais pas souvent, et j’ai donc découvert des endroits que je trouvais étranges et qui m’ont poussée à aller au-delà de ce l’évidence. Je travaille toujours sur ce projet qui n’est pas achevé. Je veux prendre d’autres photos au retour de la lumière hivernale, parce que je veux retrouver cet effet sur l’exposition. La lumière de l’été ne convenait pas à cette démarche. Elle est trop contrastée, trop violente. Les hivers à Seattle sont plus sombres et j’aime retrouver cela sur mes photos. Ils me rappellent que ces clichés ont été pris à un endroit et à une période spécifiques.

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Mon approche de l’iPhoneographie n’est pas radicalement différente de celle de la photographie en général : observer, être attentif, réfléchir à la composition, à la lumière, chercher un angle original, être présent pour le sujet, connaître les limites et les possibilités de son appareil. Ce sont des règles universelles. Ce que l’iPhone m’apporte, en tant qu’outil créatif, est qu’il m’impose d’être présente physiquement, de mettre les pieds sur la scène et ne pas me reposer sur les objectifs ou la technologie, mais uniquement sur moi, sur mes yeux, sur mon sens du montage pour obtenir l’image que je veux. J’ai beaucoup appris à force d’utiliser mon iPhone. Il y a également une technique liée à la pratique de la photo mobile : garder la main ferme, savoir bouger l’appareil pour certaines prises, apprendre à utiliser les applis, prendre des photos sans regarder ce que l’on shoote, quelles applis conviennent à certains effets, et comment les utiliser d’une façon consciente et intentionnelle. Je n’utilise que deux ou trois applis pour mes photos, parce que je veux que mes photos aient un aspect précis et parce que je ne suis pas forcément très douée pour la retouche photo. Encore une fois, j’expérimente et j’essaie d’aller dans des directions nouvelles, y compris vers le traitement a posteriori, vers des choses qui ne me sont pas familières. Cela me permet de mûrir, même en cas d’échec. En règle général, je photographie en noir et blanc parce que je recherche la continuité du gris, parce que j’ai « l’irréalité » du noir et blanc – qui n’est pas la façon que l’on a de voir le monde – et parce que je veux que mes photos aient cette qualité analogique qu’ont les disques vinyle. J’aime cette tension entre le passé et le présent, entre le fait de savoir que c’est réel et le fait d’imaginer autre chose. La photographie n’est pas le monde, ce n’est que la vision que j’en ai. J’essaie donc de conserver cela dans les images, que l’on comprenne qu’il ne s’agit que de la vision d’une personne sur le sujet et que l’on pourrait avoir une approche différente.

Quel genre d’applis utilisez-vous pour traiter vos photos ?

En général, j’utilise une combinaison de Camera+, ProCamera, l’appareil intégré, Film Lab, Photo FX, Vintage Black and White et Perfectly Clear. Pour la couleur, j’utilise ShakeIt et Cross Process. Je ne suis pas très forte pour les post-traitements, pour les réglages fins, et toutes ces choses pour lesquels certains photographes font preuve d’un réel talent. Je me sens vite intimidée ou dépassée par les choix qui me sont offerts. Mon intérêt créatif se trouve plutôt dans l’instant qui précède la prise du cliché (mon investissement personnel avec la scène avant de le prendre en photo), et dans le cadrage et la capture de la scène. Je travaille avec des applis que je trouve faciles à utiliser, offrant des réglages souples et des choix qui me permettent d’obtenir la continuité que je recherche. Je ne veux pas que mes images offrent des styles trop différents. Je préfère l’homogénéité. Cela ne convient pas à tous les photographes, mais cela me plait et j’aime que l’on puisse reconnaître mes photos. Je travaille dur pour cultiver un point de vue dans un style précis.

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Pouvez-vous nous parler de l’un de vos clichés favoris ? Comment l’avez-vous photographié et ce qui le rend si particulier à vos yeux ?

Ma photo préférée change tout le temps, et cela m’est difficile de parler d’une photo en particulier. Actuellement, je suis très attachée à une série de photos, plutôt qu’à une seule. J’essaie de faire en sorte que mes photos individuelles « parlent » aux autres images, je cherche à réfléchir aux relations entre mes clichés en plus du fait que chacune porte son propre message. C’est un challenge. Durant l’été, j’ai parcouru ma collection d’images de voitures américaines des années 60 et 70. Je les prends depuis longtemps. Je ne sais pas très bien pourquoi, mais c’est ainsi.

Ainsi, après environ deux ans, j’ai considéré cet ensemble de photos et j’ai essayé d’en tirer une histoire. C’est ainsi qu’est né mon livre, « Dream Cars ». C’est la réunion de 22 photos de voitures américaines anciennes. J’ai écrit un essai à propos de ce que ces images m’évoquent, un symbole et une métaphore pour ma vision du Rêve américain, de ce mythe et de sa force, à quel point il est caractistique, mais aussi la façon dont il tend à disparaître à bien des égards. Les vieilles voitures sont comme des artefacts d’une époque révolue transposés dans notre présent – elles s’intègrent, car beaucoup de gens les trouvent cool, aiment leur style et leurs formes. Mais en réalité, elles appartiennent au passé et nous ne pouvons plus y accéder, parce qu’il a disparu pour de bon.

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J’aime ces photos et ce livre parce que j’ai travaillé dur afin de ne pas dépersonnaliser les voitures. Je voulais les représenter dans leur contexte, avec quelques gros plans. Je voulais les montrer sur leur parking, dans les rues, et que parfois elles ne soient pas le seul centre d’intérêt de la photographie. Ce sont des clichés en noir et blanc avec un grain marqué, qui évoquent le calme. Ces voitures racontent leur propre histoire, et j’espère qu’elles transmettent autre chose que leur esthétique à la mode – car, bien sûr, ces voitures américaines sont très belles ! Ces photos sombres ont beaucoup de sens à mes yeux. Le livre est édité sur Blurb et l’on peut en consulter de larges extraits.

L’iphoneographie offre un moyen d’échanger sa créativité, son travail, ses commentaires et ses débats et sa particularité est à chercher dans les communautés sur Instagram, Eye’em, Flickr, Facebook et Google+.

En quoi l’iphoneographie se démarque-t-elle, selon vous, d’autres techniques photographiques très accessibles comme le Polaroid ou la lomographie ?

Je ne sais pas en quoi elle se démarque des autres, je n’ai même jamais considéré l’iphoneographie sous cet angle. Les trois techniques ont beaucoup en commun, dont l’introduction d’un outil simplifié qui permet au plus grand nombre de produire des images, de plonger dans la photographie de façons auxquelles nous n’aurions peut-être pas pensé possibles. Beaucoup de gens prennent des photos, et faire entrer la photographie dans leur vie est une bonne chose, en ce qui me concerne. Polaroid a popularisé la photographie grand public et a attiré l’attention de photographes célèbres comme Ansel Adams et Andy Warhol. Ces trois techniques rendent la photographie accessible à tout le monde au quotidien. Offrir cette possibilité artistique à tout un chacun est une chose merveilleuse. Cela passe par l’élimination du mystique, de l’intimidation face à la technique et aux choix d’objectifs complexes. Voire même en supprimant la barrière du prix. Je sais bien que ces appareils sont chers aujourd’hui, quand on ajoute le prix des applis, des pellicules, des vieux appareils, etc. Mais ils restent malgré tout accessibles à beaucoup de gens. L’iphoneographie est peut-être une extension des autres, un choix supplémentaire. Elle apporte à l’évidence un réel investissement dans un média social comme moyen d’échanger sa créativité, son travail, ses commentaires et ses débats. Une part importante de l’iphoneographie est constituée des communautés sur Instagram, Eye’em, Flickr, Facebook et Google+.

Je ne considère pas les choses comme des « améliorations » ou des « avancées » ni ne cherche à affirmer des choses sur les qualités des uns par rapport aux autres. Chacun est libre d’utiliser le moyen qu’il veut pour capturer ce qu’il a dans la tête et de partager sa vision. A la fin de la journée, c’est le travail que l’on a effectué qui compte. J’aimerais que toutes ces communautés se croisent et collaborent. Ce serait vraiment formidable !

Apple propose des produits au design fantastique qui offrent une expérience très positive et quand un appareil est à la fois simple et accessible, il est destiné à rencontrer le succès

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Comment expliquez-vous l’explosion des clichés produits à l’aide d’un iPhone ? Pensez-vous que seule la force marketing d’Apple explique ce succès ?

Non, je ne pense pas que cette prolifération soit le résultat direct de la stratégie marketing d’Apple. Je pense que c’est le résultat de la convergence de plusieurs technologies et le développement général de l’information (dont les images font partie) à travers le monde. Apple propose des produits au design fantastique qui offrent, généralement, une expérience très positive à leurs utilisateurs, ce qui crée une attraction naturelle. Ces produits sont à la fois séduisants et faciles d’utilisation. Les technologies de convergence sont les médias sociaux, la taille sans cesse réduite des microprocesseurs, la possibilité de créer des appareils photo si petits qu’ils logent dans des smartphones qui se rapprochent de plus en plus d’un micro-ordinateur : fiables et multitâches. Quand un appareil est à la fois simple et accessible, il est destiné à rencontrer le succès. A cela viennent s’ajouter les applis qui nous poussent à vouloir utiliser encore plus souvent cet appareil, et ces biens logiciels produisent des ventes de matériel : des titres comme Hipstamatic apportent un côté divertissant aux appareils photo numériques, du moins de point de vue. Elles intègrent de plus l’imperfection à la photo numérique, en dehors de toute considération autour de la précision du cliché et de sa résolution. Sans doute cela a-t-il un impact sur les ventes de pellicule, puisque je viens de lire dans le Guardian que les films 35mm et 120 ont vu leurs ventes progresser de 8%, ce qui est une excellente chose. La photographie a toujours été un hobby populaire, et ces apports technologiques ne vont que la faire exploser. La prolifération des images pousse les gens à demander un classement de ce qui est bon et de ce qui ne l’est pas, de ce qu’ils aiment ou non. Et nous devons faire face tous les jours, à chaque instant, à la question de savoir ce qui a du sens pour nous. Et la réponse est, je l’espère, différente pour chacun de nous.

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Pouvez-vous nous parler du Mobile Photo Group ? Comment a-t-il été créé et quel but poursuit-il ? Quels sont les projets qu’il pense mettre en œuvre  ?

Le Mobile Photo Group, que nous avons créé cette année, est un collectif international de photographes sur mobile dont le but est de promouvoir leurs travaux et présenter la photographie mobile comme une forme de la photographie importante et en évolution. Nous avions fini par connaître le travail des autres et lorsque l’idée est apparue, j’ai tout naturellement accepté d’en faire partie. J’admire le travail de mes pairs, eux et leurs photos m’ont beaucoup appris et m’ont aidée à mûrir et à m’améliorer en tant que photographe. Greg Schmigel a eu une idée, l’a partagée et nous voilà tous réunis. Nous partageons tous des points communs, mais aussi des différences dans notre démarche de photographe. L’idée est d’élargir très progressivement le cercle des membres, à partir de 2012. C’est comme une coopérative artistique. Nous voulons collaborer, soutenir, et nous défier les uns les autres sur le plan artistique, nous pousser dans des directions inattendues et créatives, et chercher la qualité dans ce que nous faisons, afin de diffuser une certaine beauté et une pensée à travers notre travail. Nous travaillons actuellement sur un livre rétrospectif et ce projet m’enthousiasme beaucoup. Et nous en préparons déjà d’autres. Je vous invite d’ailleurs à vous rendre sur le blog du groupe afin de découvrir le travail des uns et des autres et nos collaborations. Ainsi, j’exposerai mes photographies à Seattle du 6 octobre au 27 novembre à l’IDEA Odyssey Gallery et j’ai adoré partager et discuter à ce sujet avec la coopérative MPG.

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Pensez-vous que l’iphoneographie est appelée à durer ou cela pourrait-il n’être qu’un feu de paille ? Quel avenir voyez-vous pour ce courant ?

L’iphoneographie est très populaire aujourd’hui, et l’iPhone est devenu l’appareil photo le plus répandu sur Flickr d’après ce que j’ai entendu dire. Cependant, il est difficile de répondre à cette question, car l’iphoneographie en tant que pratique et communauté est très diverse. Certaines productions sont photographiques au strict sens du terme, alors que d’autres se rapprochent plus du collage, du pictorialisme et de tout ce que l’on peut trouver entre les deux. Je ne pense pas que l’utilisation de l’iPhone ou de tout autre appareil mobile, voire même d’appareils photo, va disparaître prochainement. C’est une innovation technologique qui contribue profondément à la photographie. Par exemple, les compacts de Pentax ou Olympus disposent de connexion WiFi intégrée et de « filtres créatifs ». Et c’est une excellente chose. Chaque nouvelle génération d’un appareil mobile apporte de plus ses propres améliorations techniques : meilleure mesure de l’exposition, augmentation de la résolution, et ainsi de suite. Sans doute que l’aspect « lomo » de l’iPhone risque d’être mis à mal avec les évolutions à venir. Ainsi, j’aime bien pousser l’exposition pour créer un effet, et si le calcul s’améliore, il me faudra peut-être simuler une surexposition, qui sait ? Le terme lui-même va peut-être évoluer, changer ou disparaître quand les mobiles seront intégrés officiellement par le milieu de la photographie et des arts visuels. Je l’ignore, je ne sais pas vraiment prévoir les évolutions à venir.

Liens : Blog du Mobile Photo Group, IDEA Odyssey Gallery, Dream Cars sur Blurb, Portfolio de Star Rush

(Photographies : Star Rush)