Après la belle initiative des Editions de juillet, l’iphoneographie entre grâce à Pierre Le Govic dans l’univers du « beau livre », c’est-à-dire un objet dont l’esthétique est à la hauteur des images qu’il montre.

Richard Koci Hernandez

Richard Koci Hernandez, heureux promoteur de l’iphoneographie

Premier fruit d’un arbre récemment planté par l’éditeur indépendant (voir cet article), Downtown est donc consacré à l’une des figures de l’iphoneographie mondiale, à savoir Richard Koci Hernandez, photographe, photojournaliste et vidéaste lauréat d’un Emmy Award, auquel on doit notamment la vidéo de présentation de l’Impossible projet du Tiny Collective auquel il appartient par ailleurs. Passionné de photo depuis l’âge de douze ans, il enseigne le journalisme multimédia à l’université de Berkeley. On a pu voir ses photos publiées dans des revues aussi prestigieuses que Time, Wired,  The New York Times et un livre publié par National Geographic. Ce n’est pas peu dire qu’il s’agit d’un photographe dont la démarche dépasse de loin d’anecdotiques partages sociaux et narcissiques sur Instagram…

Downtown Richard Koci Hernandez

Un beau travail de façonnage

Et il fallait bien cela pour tenter de prouver aux contempteurs de la « photographie mobile » qu’il s’agit bel et bien, ne leur déplaise, d’un mouvement artistique à part entière, porteur d’une technique propre, de limitations intrinsèques, mais également d’atouts indéniables. La démarche de Pierre Le Govic, éditeur et créateur de la collection Out of the Phone, a ici consisté à puiser dans l’immense vivier du photographe pour raconter des histoires non pas dans les méandres d’une ville, mais au cours des longues déambulations qui ont emporté l’artiste d’Oakland à Berkeley, de San Francisco à Portland et de Los Angeles à New York, avec comme fil rouge – ou plutôt noir ! – une monochromie empruntant autant au film noir qu’à une forme d’expressionnisme. Le livre est proposé sous une belle couverture rigide aux titres imprimés à chaud, avec une reliure recouverte de lin noir. L’ouvrage pourra ainsi trôner fièrement auprès d’autres titres d’éditeurs reconnus. On apprécie ainsi le savoir-faire qualitatif de Pierre Le Govic, fruit d’une longue expérience dans le domaine de la photo et du livre.

Downtown Richard Koci Hernandez

Un intérieur tout en clair-obscur

A l’intérieur également, la forme rejoint le fond avec une qualité d’impression de haute tenue, grâce à une technique remplaçant le traditionnel noir quadri par un choix de deux noirs et un gris. Ainsi, les photos traduites sur support papier restent parfaitement fidèles à l’esprit original qui leur a donné naissance. On peut ainsi parcourir chaque photo de près et en découvrir des détails invisibles sur le flux Instagram de l’auteur, prouvant de fait la validité de la démarche. La mise en page de cet ouvrage qui en compte 96 a été le fruit d’une longue réflexion menée par l’éditeur, qui a réuni et fait se succéder une centaine de tirages, laissant la plupart du temps la page de gauche pleine d’un noir profond soulignant les vues monochromes en vis-à-vis. Chaque double page compte ainsi un, deux, voire trois et très rarement quatre photographies, qui se complètent, se font écho ou s’oppose dans la folie ou la tristesse des rues américaines peuplées de silhouettes et de visages tantôt souriants, tantôt graves, avec ces chapeaux comme autant de ponctuations rythmant ce récit sans paroles.

Downtown Richard Koci Hernandez

Des moments suspendus qui se répondent

Car Pierre Le Govic et Koci ont fait le choix de ne pas accompagner les images de texte explicatif, ni même de légende. On pourra cependant trouver à la fin du livre un index indiquant le lieu de prise de vue. Ceux qui sont habitués à lire les citations accompagnant généralement les photos de Koci sur les réseaux sociaux pourront s’en étonner, mais la démarche est ici bien différente. On n’est plus en présence de la vision d’un artiste entourée des clichés des autres dans un long fil photographique décousu, appelant de fait une mise au point quant à la démarche et au message : ici, il dispose d’une agora à lui seul dédiée, où il est libre d’imposer son rythme, où l’on est libre d’aller d’avant en arrière, de s’arrêter, de bondir de page en page, comme on le ferait dans le dédale d’une mégalopole.

Downtown Richard Koci Hernandez

L’un des tirages en photogravure de l’édition limitée

Si chaque exemplaire est limité (ce premier volume a été édité à 600 exemplaires), les collectionneurs, fans de l’artiste et amateurs de beaux objets auront tôt fait de se tourner vers les deux éditions limitées à 15 exemplaires chacune, et présentées dans un beau fourreau gris, contenant non seulement le livre, mais également deux magnifiques tirages en photogravure numérotés et signés par l’auteur, d’une finesse et d’un contraste tout simplement stupéfiant. On plonge au cœur de chacune des photos, y décelant des détails insoupçonnés, une richesse de texture inédite.

Avec ce premier livre, Out of the Phone prouve de façon certaine que l’iphoneographie, quand elle est pratiquée avec un regard de photographe et confiée aux mains de techniciens exigeants et riches d’un savoir-faire exceptionnel a toute sa place aux côtés des techniques plus traditionnelles. Souhaitons que cet essai rencontre un succès mérité et probable, car il ouvrira ainsi la voie à d’autres volumes qui viendront compléter la belle collection « On the Streets » voulue par Pierre Le Govic et initiée ici de magnifique façon.

Lien : Out of the Phone